Replicant s’empare de notre être social

par The Creators Project 29 juin

L’artiste suisse Matthieu Cherubini fait évoluer sa pratique aux confins du net-art et de l’intervention, et déploie un propos à la fois esthétique, politique et, parfois, moral, dans tous ces interstices chaque jour plus nombreux et plus fins entre réel et virtuel. Cette porosité croissante entre la réalité et ses avatars numériques nourrit des jeux de superposition, de collages et de reflets croisés qui donnent à voir la confusion et parfois l’obscénité de nos rapports quotidiens à l’image.

Afghan War Diary

Dans Afghan War Diary, il créait une installation-application en ligne qui encerclait notre perception de la guerre dans un triptyque impliquant le jeu de tir en ligne Counter-Strike, l’outil de géolocalisation Google Earth et l’épais fichier de Wikileaks qui compile une base de données exhaustives des opérations militaires et pertes humaines de l’armée US sur le théâtre afghan. L’application se connecte aléatoirement à un serveur du jeu, et à chaque ‘mort’ virtuelle d’un joueur en ligne, elle fait correspondre une mort de soldat réelle trouvée dans les archives Wikileaks, puis localisée sur Google Earth. Les trois données sont dès lors juxtaposée sur un même écran, côte-à-côté, comme trois avatars possibles de la réalité, trois degré distincts de vérité. Entre représentation cliniquement objective et mise en scène obscène inspirée des codes de la téléréalité, Afghan War Diary interrogeait notre rapport conditionné à l’image et notre rapport au divertissement.

Le dernier projet de Cherubini explore à nouveau nos pratiques numériques et médiatiques, en déplaçant la focale du politique au social. rep.licants.org est un outil technologique nous permettant de ‘sous-traiter’ notre activité sur les réseaux sociaux et d’abdiquer à un tiers robotique la savante construction de nos divers avatars en ligne. Les usagers de ces services sont invités à ”installer une intelligence artificielle (bot) sur leur compte Facebook et/ou Twitter.À partir de mots-clés, d’analyse de contenu et de définition de l’activité, le programme tente de simuler l’activité de la personne, de l’améliorer en alimentant son compte et de créer de nouveaux contacts avec d’autres utilisateurs.” La démarche de l’artiste articule un discours théorique sur l’appauvrissement continu des rapports humains sur ces plateformes.

Sur son site internet, Matthieu Chérubini expose sa réflexion :

»Les réseaux sociaux sont le premier médium montrant le succès social d’une personne de manière statistique (par ex: nombre d’amis sur Facebook ou de followers sur Twitter). Pour beaucoup d’utilisateurs, arriver au succès espéré peut devenir une tâche difficile. Surtout lorsque certains facteurs humains comme la timidité, l’introversion ou une dévalorisation personnelle sont présents.

Le bot ne nait pas avec une identité fictive mais va se greffer sur l’identité réelle de l’usager afin de la modifier à sa convenance.

Ainsi, ce dernier peut être vu comme une prothèse virtuelle ajoutée à un compte d’un usager afin d’aider ce dernier à se forger une identité numérique de ce qu’il aimerait être ainsi que de lui constituer une notoriété sociale plus importante. D’autre part, ce bot peut être perçu comme une menace flouant encore plus la réalité de qui est vraiment qui sur les réseaux sociaux et démontrant la pauvreté de nos interactions sociales sur ces réseaux soi-disant sociaux. »

La vidéo ci-dessus présente de façon synthétique et schématique le fonctionnement du projet.

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