Le bateau de James Bridle dérive au cœur de l’Europe
Les réflexions sur les circulations et délimitations entre plagiat, hommage, citation et intertextualité en littérature ou dans les beaux-arts forment des interrogations pertinentes qui sont malheureusement la plupart du temps retournées en tribunes médiatiques laborieuses. Plus intéressantes et, souvent, plus fécondes artistiquement, sont les figures de « greffe » entre œuvres d’art d’auteurs différents, ou de « parasitage » d’une œuvre par un autre. Ces régimes de collaborations « forcées », d’alliance contre-nature évitent le double écueil de la révérence de l’hommage et du grotesque de la parodie ou du détournement. James Bridle, dont nous avions évoqué ici l’atlas de mémoire numérique et les Irak Logs, vient de se livrer à un piratage artistique de ce type.
À l’origine de sa dernière œuvre virtuelle, A ship adrift, il y a une œuvre d’art qui lui est totalement étrangère. Il y a quelques mois, l’artiste britannique Fiona Banner installait, avec la collaboration du studio David Kohn Architects, une maquette grandeur nature d’un bateau de pêche sur le toit du Queen Elizabeth Hall, une salle de spectacle londonienne établie sur les rives de la Tamise. Commissionnée dans le cadre du programme A Room for London, vaste initiative architecturale visant à réinventer le centre de Londres à quelques mois des Jeux Olympiques, cette œuvre s’inspire du « Roi des Belges », le bateau fluvial piloté par Joseph Conrad lorsque celui-ci était capitaine de la marine marchande au Congo, et dont il s’inspira pour son chef d’œuvre Au cœur des ténèbres. Posée de guingois sur un toit, à quelques mètres du fleuve, l’embarcation de Banner fait figure de naufragé anachronique, de vestige, au cœur de la métropole londonienne.

James Bridle a décidé de prolonger le geste de Banner en lui superposant une œuvre numérique qui donne vie à ce bateau figé dans un présent qui lui est étranger. Il a installé une station météorologique à quelques centimètres de la maquette, qui enregistre tous les vents et conditions climatiques. En important ces données dans un logiciel de cartographie, Bridle peut reconstituer en temps réel le parcours et les conditions de navigation du bateau si celui-ci n’était pas rivé au toit qui lui sert de support. Ce trajet est représenté sur le site du projet, où l’on constate qu’en l’absence de capitaine et d’objectif, il dérive comme une âme en peine au cœur de l’Europe continentale. Après avoir suivi une trajectoire droite en direction de l’Est, qui lui a fait traverser l’Allemagne, la Pologne et un bout de la Russie, il a pris un virage radical en direction du Sud-Ouest. À l’heure qu’il est, il semble dériver quelque part le long de la frontière austro-hongroise.

[Via It’s Nice That]




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