L'album de Bear In Heaven dure trois mois

par Abdullah Saeed 6 février

Au cours de la promotion de leur nouvel album, I Love You, It’s Cool, le groupe de Brooklyn Bear In Heaven est parvenu à démontrer que la différence entre le bruit et la musique n’est qu’une question de temps, ou plutôt de vitesse. À quelques jours de sa sortie officielle, le groupe a mis l’album en écoute gratuite sur leur site, où l’on peut l’écouter à une vitesse ralentie de 400 000 % par rapport à l’enregistrement original. L’album, normalement composé d’une heure de dance rock énergique, est réduit à une interminable piste de drone où chaque seconde dure une heure.

Le son de Bear In Heaven est relativement pop et accessible, mais ses membres sont familiers des musiques expérimentales que la plupart des fans de pop trouveraient inaudibles. Au début de sa carrière, le fondateur et leader du groupe Jon Philpot formait la moitié du duo expérimental Presocratics, et il continue de vouer un amour sans borne aux sons étranges qui débordent des genres musicaux traditionnels. Aussi son projet actuel est à mille lieux de ces territoires incertains. La musique de Bear In Heaven est accessible mais leur production serrée et leur refus de s’inscrire dans une tendance clairement identifiable leur a valu une réputation de groupe inclassable. La version grotesquement lente de I Love You, It’s Cool marque ainsi un retour symbolique à leurs origines noise.

C’est une version légèrement plus accessible de la technique employée par John Cage dans sa pièce “As Slow As Possible”, une performance ralentie d’une chanson commencée en l’an 2000 et qui devrait s’arrêter en 2640. Chez Cage, Les accords ne durent pas une heure mais deux ans. Aussi, comparé à cette symphonie pour six siècles, l’album de Bear In Heaven est une étoile filante de speed metal. Le streaming ralenti est disponible jusqu’au 3 avril, date de sortie de l’album.

On a mis la main sur un morceau de l’album et sur un remix exclusif de Lovelock. On a aussi discuté un peu avec Jon Philpot, histoire de parler de ses influences, de ses expérimentations et des diverses façons de ralentir les BPM jusqu’à des abîmes infinis.

The Creators Project : la plupart des tables de mixage permettent de faire varier le pitch dans une amplitude de plus ou moins 10 %. Comment vous y êtes vous pris pour le ralentir de 400 000 % ? Vous avez pu maintenir le pitch de chaque son ?
Jon Philpot :
On a préservé le pitch de chaque morceau. Sans ça, l’album aurait sonné comme une marmonnement extrêmement grave et non comme un chœur d’église solennel. Il y a une rumeur qui traine selon laquelle on aurait en fait joué la version lente en live, qu’on aurait enregistré et mis en ligne de façon hebdomadaire. Il y a une autre rumeur selon laquelle on se serait servis du Paul’s Extreme Sound Stretch.

Vous n’avez pas pu physiquement l’écouter en entier comme ça. Vous en avez entendu combien de temps environ ? Vous entendez quoi dans cette version ?
On l’écoute tous les jours. Là, tout de suite, j’écoute le morceau « Cool Light » par exemple. C’est une douce lessive de sons. À 10 heures du matin on n’entendait que les voix, à 11 heures la basse a repris le dessus. Tout est un peu surprenant, pour nous comme pour les autres. On avait pas le temps de le pré-écouter donc on l’a sorti comme ça, un peu au hasard. C’est une œuvre d’art vivante qui mourra le 3 avril 2012, jour de sortie de notre album.

Et qu’en pensent vos fans ? Ils aiment bien qu’on triture et qu’on torture des chansons pop ? C’est quoi la réaction générale ?
Pour l’instant on a que des bons retours. Les fans de Bear In Heaven soutiennent nos penchants artistiques. J’ai vu un type sur Twitter qui demandait si on comptait presser la version lente en vinyle, il voulait savoir s’il devait acheter une nouvelle étagère en prévision.

C’est pas vraiment une façon conventionnelle de promouvoir un album. Il y a un message derrière ?
C’est d’abord une façon de réagir de façon plutôt légère aux outils de promotion traditionnels un peu usés qu’on impose souvent aux groupes quand on sort leur album. Si vous ne créez pas la sensation, vous ne ferez jamais de tournée et vendrez trois disques. Les groupes avec une bonne promo ont tendance à prendre toute la place aux dépens des bons groupes. Puis on voulait faire une sorte de bande son drone en accompagnement de l’album. C’est comme un digestif. On se détend et on se laisse faire. Il y a quelque chose d’étrangement rassurant dans cette bande son qui bourdonne en fond sonore, alors que le monde continue de tourner. Ça ne bouge pas, ça change tout le temps, et chaque jour on entend de nouvelles choses. Même si on fait autre chose en même temps.

Les critiques louent le côté catchy, l’accessibilité et la bonne exécution « pop » de Bear In Heaven, et vous nous sortez cette promo avant-garde. C’est quoi votre lien exact avec la musique expérimentale ?
Ça date du label expérimental Table of the Elements. TOTE était une maison de disque d’Atlanta qui sortait un disque pour chaque élément de la table périodique des éléments. La plupart du temps, c’était de la musique minimale ou micro-tonale ou tout micro-genre qui se fixerait comme mission de dépasser notre chère gamme à 12 tons. J’ai fait un stage chez eux et j’ai fini par rejoindre un de leurs groupes, les Presocratics. Need Windham, le fondateur du groupe, disait qu’on faisait de la musique électroacoustique agit-prop pour la classe ouvrière. C’était mon tout premier groupe, donc ça a un peu déterminé ma façon de voir la musique, de ce qu’elle peut ou doit être. Joe et Adam étaient dans un groupe avec un artiste TOTE, Rhys Chatham. Grâce à Rhys, Adam et moi avons pu jouer quelques concerts avec lui. Adam a une photo de lui en train de jouer avec Sonic Youth, c’est plutôt classe.

Qui sont vos artistes expérimentaux préférés ? Quel artiste ou quel enregistrement a pu influencer votre version lente ?
L’influence la plus importante est sans doute “9 Beet Stretch” de Leif Inge. Il a étiré la 9e de Beethoven pour la faire durer 24 heures. C’est vraiment une pièce extraordinaire. Et évidemment le Justin Bieber ralenti. On l’écoutait en tournée. D’autres trucs qu’on aime beaucoup :

Tony Conrad et Faust- Outside the Dream Syndicate
Charlemagne Palestine- Strumming Music
Steve Reich- Four Organs / Phase Patterns
Jon Gibson- Two Solo Pieces
Jim O’Rourke- Happy Days

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